Vie et œuvre

Claude Vigée

Portrait de Claude Vigée par Paul Weiss, 1953

Biographie

Né le 3 janvier 1921 à Bischwiller dans le Bas-Rhin, dans une famille juive peu pratiquante, Claude André Strauss parle chez lui dans son enfance le dialecte bas-alémanique, sa première langue, puis apprend le français à l’école. Le dialecte alsacien, accentuel, et la psalmodie biblique contribuent dès le plus jeune âge à faire du rythme le mode d’appréhension de la vie intérieure. Ses parents se séparent en 1935. Durant l’exode, il se trouve seul avec sa mère, Germaine Meyer, et la famille de sa cousine et future épouse, Evelyne Meyer, qui émigre aux Etats-Unis début 1941. Pendant cette période, Claude Vigée rejoint à Toulouse l’Action juive et fait la connaissance d’écrivains et de poètes, comme Pierre Darmangeat ou Etienne Lalou, qui plus tard le publiera chez Flammarion. C’est à cette époque qu’il voit paraître ses premiers poèmes, sous le nom de Claude Vigée – nom qui est déjà un défi, défi à l’interdit de publier pour un Juif durant cette période, et défi qui consiste à s’affirmer vivant quand triomphe la mort. Claude Vigée adoptera d’ailleurs ce nom de plume comme son seul nom après la guerre. A Toulouse, avant son exil, en novembre 1942, il fait la connaissance de Jean Cassou et de Benjamin Crémieux, ainsi que de Pierre Seghers. Il se rend également chez Pierre Emmanuel à Dieulefit, chez Joë Bousquet à Carcassonne et rencontre chez lui, à Marseille, Lanza del Vasto.

La traversée, en novembre 42, sur le Serpa Pinto, de Lisbonne à New York, inaugure la période américaine, qui se conclura en 1960, quand Claude Vigée obtiendra un poste provisoire, puis définitif, à l’Université hébraïque de Jérusalem. Claude Vigée associe l’exil en Amérique avec l’ennui, surtout les premières années passées en Ohio. Pourtant, dans la « terre gaste » américaine, il retrouva Evy, qu’il épousa en 1947 et, ayant soutenu son doctorat sur le démonique chez Goethe, il fit une brillante carrière universitaire qui le mena, de 1949 à 1959, à l’Université de Brandeis, où il devint Président du département de langues romanes. A ce titre, il eut l’occasion d’inviter pour des lectures, des conférences ou des cours nombre de poètes américains ou étrangers, dont Robert Frost, William Carlos Williams, Robert Lowell, Elizabeth Bishop, Jorge Guillen, Henri Thomas, Pierre Emmanuel, Alain Bosquet, Yves Bonnefoy ou René Girard. Un de ses collègues, Président du département de philosophie, était Herbert Marcuse. Dès le début de son séjour américain, il fit la connaissance de Saint-John Perse qui reçut le couple plusieurs fois chez lui.

Claude Vigée n’oublie pas la France, où il revient durant les vacances. C’est durant un de ces séjours à Paris qu’il eut la joie de voir dans la vitrine de la librairie Les Lettres son premier recueil (1950), La lutte avec l’ange, qui fut suivi de Avent (1951) et de Aurore souterraine (1952), cette fois-ci chez Seghers. Le poète avait fait la connaissance de Jean Follain, André Frénaud, Eugène Guillevic, Eugène Ionesco, de Jules Supervielle également et, par la suite, de Gaston Bachelard. Des Etats-Unis, il adressa à Albert Camus le manuscrit de L’Eté indien  ; que ce dernier accepta et publia, en 1957, ce qui fut le prélude à une trop brève amitié. Les affinités entre les deux écrivains sont nombreuses – exil, sens éthique, quête spirituelle. Parallèlement à ses écrits poétiques, Claude Vigée mène une carrière de critiques, publiant de nombreux essais d’importance, comme Les artistes de la faim (1960), ouvrage qui lui donna l’occasion de rencontrer Raymond Aron aux éditions Calmann-Lévy, ou Révoltes et louanges (Corti, 1962).

L’installation à Jérusalem ouvre une nouvelle période, heureuse, de la vie de Claude Vigée. C’est la découverte d’un univers pittoresque, haut en couleur, qu’il décrit dans Moisson de Canaan. Claude Vigée fait alors des rencontres importantes, comme celle de Martin Buber et de Gerschom Scholem. C’est ce dernier qui lui ouvre l’immense trésor poétique de l’univers cabalistique, incitant le poète à approfondir sa connaissance du mythe. Il suit aussi les leçons de Léon Askénazi, dit Manitou, et côtoie André Néher et André Chouraqui, ainsi que des écrivains et poètes israéliens écrivant en hébreu, comme Léa Goldberg, Agnon, Yehouda Amichaï, David Rokéah, Haïm Gouri, Ted Carmi, d’origine américaine, ou A.B. Yehoshua. Le contact avec Paris n’est pas rompu. Claude Vigée y rencontre André Malraux en 1966 et continue à y publier poèmes, judans et essais chez Flammarion, de 1967 à 1989. Son œuvre, depuis La lutte avec l’ange, est bien reçue par la critique et a été saluée par de nombreux poètes et écrivains. Il a également reçu un certain nombre de prix, comme le prix Würth en Allemagne, ou, en France, le Grand Prix de l’Académie française. Claude Vigée a eu également un dialogue suivi avec des philosophes, comme Vladimir Jankélévitch, Jean Wahl, Robert Misrahi, Emmanuel Levinas ou le biologiste Henri Atlan. Son œuvre, à ce jour, est traduite en allemand, en italien et en anglais.

Il n’a jamais non plus oublié l’Alsace puisqu’il a publié de nombreux poèmes en langue alsacienne, Les orties noires (1984) et Le feu d’une nuit d’hiver (1989) notamment. En 1994 et 1995, il écrit ses mémoires d’enfance – les deux tomes de Un panier de houblon. Il approfondit également, durant cette période, la spiritualité juive avec des ouvrages comme Vision et silence dans la poétique juive (1999) ou Dans le silence de l’Aleph (1992). Les éditions Parole et Silence ont dernièrement publié régulièrement ses poèmes, ses essais et de nombreux entretiens, rééditant aussi de nombreux écrits critiques importants extraits des Artistes de la faim ou de L’Art et le démonique, entre autres. Depuis 2001, Claude Vigée vit uniquement à Paris en raison de l’état de santé de son épouse, dont il a pris soin depuis les débuts de sa maladie, en 1997, jusqu’à sa disparition, le 17 janvier 2007. En 2008 a paru Mon heure sur la terre aux éditions Galaade.D’autres ouvrages ont suivi : Lièwesschprooch, Poésies et proses en dialecte alsacien, Bischwiller, Uffem Hàseschprung éditeurs, 2008. Mélancolie solaire, Paris, Orizons, 2008. Le fin murmure de la lumière, Paris, Parole et Silence, 2009. Ce qui demeure : Le témoignage d’Adrien Finck, Strasbourg, Editons de la Revue alsacienne de littérature, 2009. L’extase et l’errance (réédition), Paris, Orizons, 2009. La double voix, Paris, Parole et Silence, 2010. Les Sentiers de velours sous les pas de la nuit, Cahier de Peut-être n° 1, Chalifert, Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée, 2010.

Rêver d’écrire le temps : De la forme à l’informe, Paris, Orizons, 2011.
Sur l’idée d’Evy, une Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée s’est créée à l’automne 2007. Elle publie une revue poétique et philosophique, annuelle, Peut-être.

Claude Vigée se trouve également à l’origine, avec Anne Mounic, de la revue Temporel 

Bibliographie

Ouvrages de Claude Vigée (1950-2012)

La Lutte avec l’ange, Paris, Les Lettres, 1950. Nouvelle édition complète, Paris, L’Harmattan, 2005.

Avent, Paris, Les Lettres, 1951.

Aurore Souterraine, Paris, Seghers, 1952.

La Corne du Grand Pardon, Paris, Seghers, 1954.

L’Été indien (poèmes, suivis du Journal de l’Été indien). Paris, Gallimard, 1957.

Les Artistes de la Faim, essais critiques, Paris, Calmann-Lévy, 1960.

Révolte et louanges, Paris, Corti, 1962.

Canaan d’Exil, Paris, Seghers, 1962.

Moisson de Canaan, Paris, Flammarion, 1967.

Le soleil sous la mer, Paris : Flammarion, 1972.

Délivrance du souffle, Paris : Flammarion, 1977.

Du bec à l’oreille, Strasbourg, Éditions de la Nuée-Bleue, 1977.

L’art et le démonique, Paris, Flammarion, 1978.

L’extase et l’errance, Paris, Grasset, 1982.

Pâque de la parole, Paris, Flammarion, 1983.

Le Parfum et la cendre, Paris, Grasset, 1984.

Les Orties noires, Paris, Flammarion, 1984.

Vivre à Jérusalem : Une voix dans le défilé. Chronique : 1960-1985, En collaboration avec Luc Balbont. Paris : Nouvelle Cité, 1985.

Heimat des Hauches, Baden-Baden, Elster, 1985.

La Manne et la Rosée (essai), Paris, Desclée de Brouwer, 1986.

La Faille du regard, Paris, Flammarion, 1987.

Wénderôwefir, Strasbourg, Association Jean-Baptiste Weckerlin, 1988.

La Manna e la rugiada, Rome, Borla, 1988.

Le Feu d’une nuit d’hiver : Chantefable, Paris, Flammarion, 1989.

Aux sources de la littérature moderne : 1. Les Artistes de la faim : Essais, Bourg-en-Bresse, Philippe Nadal, 1989.

Leben in Jerusalem, Baden-Baden, Elster Verlag, 1990.

Dans le Silence de l’Aleph : Écriture et Révélation, Paris, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1992

Apprendre la nuit, Paris, Arfuyen, 1991.

L’Héritage du feu, Paris, Mame, 1992.

Selected Poems, Traduits par Anthony Rudolf, Londres, Menard-King’s College Press, 1992.

Claude Vigée, Victor Malka, Le Puits d’eaux vives : Entretiens sur les Cinq Rouleaux de la Bible, Paris, Albin Michel, 1993.

Un Panier de houblon, Tome 1, Paris, J.-C. Lattès, 1994.

Un Panier de houblon, Tome 2, L’Arrachement, Paris, Jean-Claude Lattès, 1995.

Aux Portes du labyrinthe, Paris, Flammarion, 1996.

La Maison des vivants : Images retrouvées, Strasbourg, La Nuée bleue, 1996.

Treize inconnus de la Bible (avec Victor Malka), Paris, Albin Michel, 1996.

Bischwiller oder Der grosse Lebold, jüdische Komödie, Berlin, Verlag das Arsenal, 1998.

Le Grenier magique, Album (en collaboration avec Alfred Dott), Bischwiller, Graph, 1998.

La Lucarne aux étoiles : Dix cahiers de Jérusalem (1967-1997), Paris, Éditions du Cerf, 1998.

Vision et silence dans la poétique juive, Paris, L’Harmattan, 1999.

Les Orties noires, Nouvelle édition bilingue, préfacée et commentée par Frédéric Hartweg, Postface de Heidi Traendlin, Strasbourg, Oberlin, 2000.

Journal de l’été indien : Il n’y a pas de temps profane, Paris, Parole et Silence, 2000.

Le Passage du vivant, Paris, Parole et Silence, 2001.

La Lune d’hiver. Paris, Honoré Champion, 2002, Première édition, Flammarion, 1970.

Dans le Creuset du vent, Paris, Parole et Silence, 2003.

Danser vers l’abîme, Paris, Parole et Silence, 2004.

Être poète pour que vivent les hommes. Choix d’essais et d’entretiens 1950-2005, Paris, Parole et Silence, 2006.

Les Portes éclairées de la nuit, En collaboration avec Sylvie Parizet, Paris, Éditions du Cerf, 2006.

Pentecôte à Bethléem. Choix d’essais, 1960-1987, Paris, Parole et Silence, 2006.

Claude Vigée et Yvon Le Men, Toute vie finit dans la nuit, entretiens, Paris, Parole et Silence, 2007.

La nostalgie du père. Nouveaux essais, entretiens et poèmes, 2000-2007. Paris, Parole et Silence, 2007.

Chants de l’absence / Songs of absence. Edition bilingue. Poèmes traduits en anglais par Anthony Rudolf. Londres/Paris, The Menard Press/Temporel, 2007.

Lièwesschprooch, Poésies et proses en dialecte alsacien, Bischwiller, Uffem Hàseschprung éditeurs, 2008.

Mon heure sur la terre, Paris, Galaade, 2008.

Mélancolie solaire, Paris, Orizons, 2008.

Le fin murmure de la lumière, Paris, Parole et Silence, 2009.

Ce qui demeure : Le témoignage d’Adrien Finck, Strasbourg, Editons de la Revue alsacienne de littérature, 2009.

L’extase et l’errance (réédition), Paris, Orizons, 2009.

La double voix, Paris, Parole et Silence, 2010.

Les Sentiers de velours sous les pas de la nuit, Cahier de Peut-être n° 1, Chalifert, Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée, 2010.

Rêver d’écrire le temps : De la forme à l’informe, Paris, Orizons, 2011.

Traductions

Cinquante poèmes de R.M. Rilke, Paris, Les Lettres, 1953 ; « Jeunes Amis du Livre », 1957.

Mon printemps viendra, poèmes de Daniel Seter, adaptés par Claude Vigée, Paris, Seghers, 1965.

Les Yeux dans le rocher, poèmes de David Rokéah, traduits de l’hébreu par Claude Vigée, Paris, Corti, 1968.

L’Herbe du songe, poèmes d’Yvan Goll, traduits de l’allemand par Claude Vigée, Paris, Caractères, 1971 ; Arfuyen, 1988.

Le Vent du retour, poèmes de R.M. Rilke, Paris, Arfuyen, 1989, Nouvelle édition bilingue, avec préface et postface de Claude Vigée, 2005.

Quatre Quatuors, poèmes de T. S. Eliot, traduits de l’anglais par Claude Vigée, Londres, The Menard Press, 1992.

Netz des Windes, traduit par Walter Helmut Fritz. Künzelsau, Swiridoff Verlag, 2002.

Un Abri pour nos têtes, poèmes de Shirley Kaufman, traduits de l’américain par Claude Vigée, Chambon-sur-Lignon, Cheyne, 2003.

Alle porte del silenzio, traduction italienne d’Ottavio Di Grazia, Milan, Paoline, 2003.

Wintermond, traduit par Lieselotte Kittenberger, Künzelsau, Swiridoff Verlag, 2004.

Archives littéraires

Institut mémoire de l’Édition contemporaine (I.M.E.C.), Abbaye d’Ardennes, 14280 Saint-Germain-la-Blanche-Herbe.

Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, 6 place de la République, 67070 Strasbourg.

Ouvrages sur Claude Vigée

Jean-Yves Lartichaux, Claude Vigée, Paris, Seghers Poètes d’aujourd’hui, 1978.

Adrien Finck, Lire Claude Vigée, Strasbourg, C.R.D.P. n° 14, 1990.

Adrien Finck, Claude Vigée : Un témoignage alsacien, Strasbourg, La Nuée bleue, 2001.Francine Kaufmann, « Le Judan, ou l’esthétique littéraire de Claude Vigée », in Écrits français d’Israël de 1880 à nos jours, textes réunis et présentés par David Mendelson et Michaël Elial, La Revue des Lettres modernes, Paris, Minard, 1989.

Heidi Traendlin, La Poésie alsacienne de Claude Vigée : Poésie baroque, poésie d’enfance, Lille, Atelier national de reproduction des thèses, 1999.

La Terre et le souffle : Rencontre autour de Claude Vigée, 22-29 août 1988, Colloque de Cerisy, 22-29 août 1998, Sous la direction d’Hélène Péras et Michèle Finck, Paris, Albin Michel, 1992.

Colloque Claude Vigée, Université de Strasbourg. Revue alsacienne de Littérature n° 30, 1990.

L’Œil témoin de la parole : Rencontre autour de Claude Vigée, Sous la direction de David Mendelson et Colette Leinmann, Paris, Parole et Silence, 2001.

Hommage à Claude Vigée, pp. 1-50, Continuum n° 2, Tel-Aviv, 2004.

Anne Mounic, La Poésie de Claude Vigée : Danse vers l’abîme et connaissance par joui-dire, Paris, L’Harmattan, 2005.

L’Œuvre de Claude Vigée, revue Friches, Saint-Yrieix, 2006.

Helmut Pillau, Unverhoffte Poesie : Claude Vigée, Forum Literaturen Europas 4, Brême, 2007.

Sylvie Parizet, ed., « Là où chante la lumière obscure », Hommage à Claude Vigée, Paris, Cerf, 2011.

Travaux universitaires

Michèle Finck, Exil et origine dans La Vallée des Ossements de Claude Vigée, D.E.A. sous la direction de Pierre Brunel, Université de Paris IV Sorbonne, juin 1984.

Heidi Traendlin, Claude Vigée ou le poète face à la réalité. D.E.A. sous la direction de Françoise Gerbod et d’Anne-Marie Pelletier. Université de Paris X Nanterre, 1992.

Andrée Steinmetz-Meichel, Zum gelobten Land verdammt : Claude Vigée’s Weg nach Jérusalem. Magisterarbeit, Magister Artium (M.A.), Institut für Literaturwissenschaft, Universitât Karlsruhe, 1993.

Ronald Euler, La Problématique alsacienne dans le poème des Orties noires de Claude Vigée, Mémoire de maîtrise sous la direction d’Adrien Finck, Université des sciences humaines de Strasbourg, décembre 1995.Philippe Abry, Des Racines et des ailes : aspects du parcours poétique d’Adrien Finck et de Claude Vigée, Mémoire de D.E.A. sous la direction de Maryse Staiber, Université Marc Bloch. Strasbourg, juin 2003.

Elisa Carli, Il viaggio nel labirinto : Claude Vigée E la ricerca della parola poetica. Tesi di laurea. Università degli Studi della Calabria. Facoltà di Lettere e philosophia, 2003-2004.Aude Préta de Beaufort, La Poésie comme « exercice spirituel » et comme « incarnation »…, thèse d’habilitation soutenue à l’Université de Paris IV-Sorbonne le 4 juillet 2005. Un chapitre de l’essai est consacré à l’oeuvre de Claude Vigée.